Après les affrontements autour du parc national de Kahuzi-Biega, des milliers de familles ont trouvé refuge dans le territoire de Kabare. Parmi elles, des femmes qui, malgré la perte de leurs moyens de subsistance, cultivent, cherchent de l’eau, accueillent d’autres déplacés et maintiennent leurs ménages à flot.
Par Janvier BARHAHIGA
Elles ont fui leurs villages avec leurs enfants, laissant derrière elles leurs maisons, leurs champs, leur bétail et parfois leurs économies. Mais une fois arrivées dans les communautés d’accueil de Miti et Mudaka, ces femmes n’ont pas simplement attendu l’aide.
Elles ont cherché comment continuer à faire vivre leurs familles.
Cultiver pour gagner quelques milliers de francs congolais. Aller chercher de l’eau à une borne. Transporter du bois. Accueillir une autre famille. Reprendre une activité agricole.
Dans un contexte où les violences ont bouleversé les moyens de subsistance, ces gestes ordinaires deviennent des mécanismes de survie, mais aussi des formes de reconstruction.
Une enquête sur les ménages déplacés
Cette réalité ressort d’une enquête menée en juin 2026 par ZUKA SARL, en collaboration avec BKINFOS ASBL, auprès de 96 ménages déplacés dans le territoire de Kabare, notamment dans les zones de Miti et Mudaka.
L’enquête s’est intéressée aux besoins des ménages, à leurs conditions de vie et aux stratégies mises en œuvre pour faire face au déplacement.
Parmi les ménages interrogés, 62 sont dirigés par des femmes, contre 34 dirigés par des hommes.
Les personnes enquêtées déclarent être originaires notamment de Kaburha, Kafulumaye, Cibumbiro, Kajeje, Cibinda, Lukananda, Igazi, Muyange, Mubumbu, Luhora, Bushwira, Kashasha et Cironge, ainsi que de plusieurs autres localités et axes affectés par l’insécurité.
Plus de 2 500 ménages déplacés
Selon Robert Buralike, président de la société civile de Miti, plus de 2 500 ménages se sont déplacés depuis mai 2026 à la suite des affrontements entre le M23 et les groupes d’autodéfense locaux, communément appelés Wazalendo, dans plusieurs villages autour du parc national de Kahuzi-Biega, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Pour lui, les femmes jouent un rôle déterminant dans la capacité des familles à faire face à cette crise.
« Sans ces femmes, beaucoup de ménages seraient en difficulté », reconnaît-il.
Cette observation permet de déplacer le regard : derrière les statistiques sur les déplacements se trouvent des femmes qui continuent à produire, à organiser et à soutenir leurs familles.
Avec 2 000 francs, maintenir un ménage
À 46 ans, Nabami, mère de trois enfants, fait partie de ces femmes qui transforment leur force de travail en revenus.
« Aujourd’hui, nous sommes sans abri. Pour aider les ménages qui nous accueillent, nous allons souvent cultiver pour avoir 2 000 ou 3 000 francs congolais. D’autres femmes transportent du bois pour avoir quelque chose à rapporter à la maison. »
Ces quelques milliers de francs ne représentent pas un revenu stable. Ils permettent cependant de répondre à certains besoins immédiats.
Pour Nabami, travailler signifie aussi contribuer à la vie de la famille qui l’accueille et réduire la pression exercée sur celle-ci.
Son activité montre une réalité souvent peu visible : même après avoir perdu leurs moyens de production, les femmes déplacées continuent de créer de la valeur pour leurs ménages.
Recommencer après avoir tout perdu
Bisimwa raconte avoir quitté son village en laissant derrière elle sa maison, ses champs, son bétail et son épargne constituée au sein d’une association villageoise d’épargne et de crédit.
« Nous avons laissé notre maison, nos champs, nos bétails et même l’argent que nous avions dans les AVEC en fuyant la guerre. »
Le déplacement a ainsi emporté une partie du capital économique de sa famille.
Mais elle recommence.
« Pour nous intégrer, nous faisons des efforts. Je vais chercher de l’eau à la borne parce que mes enfants doivent se laver. J’ai commencé à cultiver. »
L’eau et l’agriculture deviennent pour elle des leviers de reconstruction.
Cultiver lui permet de chercher une nouvelle source de revenus. Aller chercher de l’eau contribue au bien-être de ses enfants. Participer à la vie de la communauté facilite aussi son intégration.
Les familles d’accueil sous pression
La crise ne concerne pas uniquement les personnes déplacées. Elle affecte également les ménages qui les accueillent.
Mwa Balegamire, qui héberge des déplacés, explique que leur arrivée a considérablement augmenté les besoins alimentaires de son ménage.
« Lorsque j’ai reçu les déplacés chez moi, la consommation de nourriture a augmenté de plus de cinq fois. Cela m’a obligée à faire davantage d’efforts. »
Son témoignage montre que l’accueil repose largement sur la solidarité communautaire, mais aussi sur un surcroît de travail au sein des ménages.
Préparer davantage de nourriture, chercher plus d’eau et organiser des ressources limitées deviennent des tâches supplémentaires.
Là encore, les femmes occupent une place centrale.
Une crise alimentaire qui fragilise les familles
L’enquête menée par ZUKA SARL et BKINFOS ASBL montre l’importance des besoins alimentaires.
67 répondants sur 96 citent la nourriture parmi leurs besoins urgents.
Par ailleurs, 88 ménages sur 96 ayant répondu à cette question déclarent prendre un seul repas par jour.
Ces données montrent que la capacité des femmes à maintenir leurs ménages est mise à rude épreuve.
Lorsque les revenus disparaissent, les décisions quotidiennes deviennent difficiles : acheter de la nourriture, payer un logement, acheter du savon, assurer les besoins scolaires des enfants ou financer une activité économique.
La paix commence aussi dans les activités quotidiennes
Les femmes déplacées ne participent pas nécessairement aux processus officiels de paix. Pourtant, elles contribuent chaque jour à maintenir la cohésion de leurs familles et de leurs communautés.
Cultiver, travailler, accueillir, partager les ressources et participer aux activités économiques locales sont autant de manières de reconstruire du lien social après le déplacement.
C’est dans cette réalité quotidienne que l’agenda Femmes, Paix et Sécurité (WPS) prend tout son sens.
Les femmes ne sont pas uniquement des victimes des conflits. Elles sont aussi des actrices de prévention, de résilience, de cohésion sociale et de reconstruction.
Et les jeunes dans cette reconstruction ?
Cette dynamique peut également ouvrir un espace aux jeunes, notamment aux jeunes femmes.
Dans les communautés touchées par les déplacements, leur participation aux activités économiques, aux initiatives communautaires et aux mécanismes locaux de dialogue peut contribuer à prévenir de nouvelles tensions.
C’est l’une des passerelles entre les agendas WPS et YPS — Femmes, Paix et Sécurité et Jeunesse, Paix et Sécurité.
L’enjeu est de ne pas attendre la fin de la crise pour associer les femmes et les jeunes à la reconstruction.
Ne pas seulement assister, mais investir
Les besoins restent cependant importants.
L’enquête fait apparaître une forte demande de soutien psychosocial : 77 répondants déclarent en avoir besoin.
La réponse humanitaire reste indispensable, notamment pour l’alimentation, le logement, l’eau et la protection.
Mais elle ne devrait pas s’arrêter là.
Pour les femmes, un soutien durable pourrait passer par l’accès à la terre, aux semences, aux outils agricoles, aux petits financements, aux associations d’épargne, à la formation professionnelle et aux activités génératrices de revenus.
Les personnes vivant avec handicap doivent également être prises en compte dans ces mécanismes, afin que les crises ne renforcent pas leur exclusion économique et sociale.
Transformer la survie en pouvoir d’agir
À Kabare, les femmes déplacées n’ont pas choisi la guerre. Elles n’ont pas choisi de quitter leurs villages ni de perdre leurs moyens de subsistance.
Mais elles continuent d’agir.
Nabami cultive et cherche des revenus. Bisimwa reprend l’agriculture et participe aux tâches essentielles de son ménage. Mwa Balegamire adapte les ressources de sa famille pour accueillir des déplacés.
Leurs initiatives ne remplacent ni l’action des autorités ni celle des organisations humanitaires. Elles montrent cependant que les femmes possèdent déjà une capacité d’action qu’il faut renforcer plutôt que simplement assister.
La reconstruction durable devra donc partir de cette réalité.
À Kabare, la paix ne se construit pas uniquement dans les accords et les négociations. Elle se construit aussi dans une parcelle cultivée, une famille nourrie, une femme qui retrouve un revenu, une jeune fille qui participe aux décisions et une communauté qui refuse de laisser les plus vulnérables derrière elle.
Donner aux femmes les moyens de produire, de décider et de participer à la vie de leur communauté, c’est transformer leur résilience en pouvoir d’agir.
Et ce pouvoir d’agir est l’une des briques concrètes d’une paix durable.



